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Le "grand oral" d'E.Philippe

La Déclaration de politique générale d'E.Philippe marque une étape et on l'attendait comme lancement de "l'Acte 2" de la Présidence Macron. Nous recherchons ici, avec des outils statistiques et informatiques (garantis sans nuages de mots ni intelligence artificielle ajoutée) ce qui peut la caractériser et quelle évolution elle peut révéler.

Rappel des épisodes précédents

Depuis janvier 1959, il y a eu 42 Déclarations de politique générale (notées DPG ci-dessous) au titre des articles 49-1 et 49-2 de notre Constitution. Nos analyses montraient que, depuis une vingtaine d'années, les Premiers ministres se succédaient, les majorités changeaient, mais que les discours ne variaient pas vraiment. 

On se souvient également que N.Sarkozy a introduit la possibilité, pour le Président de la République, de s'adresser à l'ensemble des parlementaires des deux Assemblées réunies en Congrès, ce qui est souvent analysé comme une DPG et qui, selon les cas, peut effectivement y ressembler. On annonce d'ailleurs un tel discours d'E.Macron pour l'automne prochain. 

Ce mercredi 12 juin 2019, le Premier ministre E.Philippe prononçait donc la 43ème DPG de la Vème République.

Il faut alors imaginer un tableau statistique qui croise tous ces discours avec tous les mots prononcés (avec quelques opérations linguistiques et statistiques intermédiaires). Iramuteq permet alors de classer et de cartographier le lexique, de définir les profils de chaque Premier ministre, de calculer les distances entre eux, d'extraire des segments de texte caractéristiques.

Ce qui se confirme

Deux calculs viennent confirmer le positionnement global du discours d'E.Philippe dans la lignée des discours précédents.

AFC DPG 2019

 

DIST DPG 2019

La DPG 2019 d'E.Philippe ne montre pas d'évolution bien significative par rapport à celle de 2017 et vient se ranger à proximité des discours précédents, d'E.Macron (2017 et 2018), de B.Cazeneuve (2016), de F.Fillon (2010) et de M.Valls (2014).

Ce qui est nouveau

Pour trouver de la nouveauté, il ne faut donc pas regarder le discours globalement, mais les mots en particulier. On compare donc l'utilisation de tous les mots de tous les discours pour chercher ceux qu'E.Philippe utilise plus ou moins que ses prédécesseurs.

Les mots privilégiés par E.Philippe sont: 

"plastique, dépassement, écologique, sénat, président, maire, acte, loi, urgence, quinquennat, peur, penser, fin, territorial, combattre, débat, annoncer, juillet, projet, transition, asile, maison, transformer, renouer, territoire, baisser, concentrer, prime, tiers, droite… République"

Le terme "plastique" est extrêmement caractéristique, puisqu'il apparaît 9 fois ici sur 10 depuis 1959 (et l'occurrence manquante est dans la précédente DPG d'E.Philippe). On peut donc penser que l'essentiel du message était là et et il se confirme par l'extraction des segments de texte les plus caractéristiques:

les collectivités d outre_mer pourront si elles le souhaitent en devenir des territoires pilotes la loi anti_gaspillage prévoira la possibilité d imposer l incorporation de plastique recyclé dans toutes les bouteilles en plastique à usage unique

enfin j ai noté la volonté de beaucoup de parlementaires d aller plus loin dans la suppression du plastique à usage unique un amendement avait étendu cette obligation à toutes les boîtes plastiques

nous avons déjà acté la suppression des produits plastiques à usage unique les plus néfastes mais je veux que nous allions plus loin parce_que l etat se doit d être exemplaire tous les produits en plastique jetables seront bannis de l administration à compter de l année prochaine

nous avions considéré ensemble qu il déstabilisait trop nos industries et qu il fallait le corriger mais son intention était bonne et je vous proposerai dans le cadre de la loi anti_gaspillage des dispositions pour interdire progressivement les boîtes plastiques qui ne sont pas constituées de plastique recyclé

 Ce plastique envahissant est évidemment à rapprocher d'une orientation annonce de cette DPG vers des considérations écologiques, que l'on retrouve dans les mots et les segments caractéristiques suivants:

dépassement des oppositions entre producteurs et écologistes dépassement de nos habitudes de consommation dépassement des postures il faut que nous arrivions à en faire l affaire de tous et il faut que nous nous concentrions sur les résultats concrets dans le quotidien des français 

je serai heureux d accueillir les propositions parlementaires sur ce sujet avec françois de rugy je souhaite que les français soient les premiers acteurs de la transition écologique la convention citoyenne pour la transition écologique et climatique constituera un moment de démocratie participative inédit

j aurai également le plaisir de signer avant le 14 juillet les contrats de convergence et de transformation avec les collectivités ultramarines des contrats qui mettent en oeuvre nos objectifs de développement économique et social dans ces territoires et qui s inscrivent résolument dans la transition écologique

Une référence particulièrement significative est faite au Président de la République:

conformément aux engagements du président de la république mon gouvernement a voulu donner les moyens à nos armées de nous défendre le 13 juillet dernier le président a promulgué la loi de programmation militaire pour porter notre effort de défense à 2 du pib

le président de la république tiendra un conseil du développement en juillet et à l issue des rencontres du g7 cet été jean yves le drian préparera un projet de loi qui sera déposé au parlement à l automne et discuté en 2020

s agissant de l alimentation également nous devons produire et manger mieux nous nous battrons en europe le président de la république l a réaffirmé pour garantir un budget de la pac à la hauteur des besoins de la transition écologique

c est pourquoi comme l a annoncé le président de la république le gouvernement organisera chaque année un débat au parlement sur les orientations de la politique d immigration et d asile le premier aura lieu au mois de septembre

combattons les peurs le repli et défendons ce que le président de la république a appelé l art d être français c_est_à_dire aussi l art tout court la culture nous poursuivrons le déploiement du pass culture

le président de la république a accepté de revoir sa proposition de baisse d un tiers du nombre de parlementaires pour viser une réduction d un quart qui permet une juste représentation territoriale et l introduction d une dose significative de proportionnelle

 On notera enfin, pour une première analyse, la référence aux élus, aux institutions et aux territoires.

le président de la république a accepté de revoir sa proposition de baisse d un tiers du nombre de parlementaires pour viser une réduction d un quart qui permet une juste représentation territoriale et l introduction d une dose significative de proportionnelle

la réalité aujourd_hui c est que nous sommes proches d un accord sur le projet de loi constitutionnel mais que ce n est pas encore le cas sur le projet de loi organique et en particulier sur la question de la réduction du nombre de parlementaires

monsieur le président mesdames et messieurs les députés j ai appelé au dépassement pour relever les défis mais je reconnais que le gouvernement aussi doit dépasser ses habitudes ses inclinations pour changer de méthode

mais nous ne mobiliserons pas du temps parlementaire pour in fine constater le désaccord du sénat nous ne renonçons pas à nos ambitions qui nous le pensons sont conformes à la demande de nos concitoyens

On pouvait s'attendre à des références aux mouvements sociaux récents, et si les Gilets jaunes sont évidemment absents, le terme "débat" apparaît dans les formes caractéristiques (15 utilisations sur 167), mais la moitié concernent le Grand débat, comme on le voit dans le segment significatif suivant:

des peurs qui se sont exprimées durant le grand débat qui s expriment depuis des années dans le débat public toutes reposent sur un sentiment de perte de contrôle perte de contrôle sur les évolutions du monde

Les autres sont les suivants:

c est inventer de nouvelles solidarités je pense aux familles monoparentales qui se sont beaucoup exprimées durant le grand débat logement travail fins de mois garde d enfants tout est plus difficile quand on est seul

c est le sens aussi du développement d une forme de démocratie directe parce_que le grand débat n est pas une parenthèse mais un besoin de fond de nos démocraties

et le grand débat nous a permis de les enrichir la garde des sceaux est prête à présenter dès ce mois ci trois nouveaux textes en conseil des ministres

j ai aussi fait le constat avec vous du besoin de proximité et de participation qui s est exprimé lors du grand débat nous ne répondrons pas à ces attentes avec de simples aménagements

nous avons décidé des mesures puissantes pour répondre aux aspirations des français et pour apaiser de cette période qui m aura marqué profondément comme je crois chacun d entre vous puis du grand débat

nous tiendrons nos engagements transformer l action publique enfin c est répondre à l aspiration fortement exprimée dans le grand débat pour plus de simplicité et plus de proximité je suis favorable pour ma part

Les mots évités par E.Philippe sont: 

"intérêt, France, économique, liberté, société, économie, problème, avenir, international, croissance, emploi, entreprise, indispensable, politique, négociation, effort, esprit, peuple, recherche, progrès, capacité, exigence, jeune, solidarité, mondial, marché, condition, redressement, déficit, sûr, tâche, crise, assurer, Europe"

Ce qui frappe dans cette liste de mots peu employés par E.Philippe, c'est surtout le fait qu'il ne s'agit pas de termes rares, qui peuvent marquer une déclaration particulière ou un moment précis, mais des termes tellement fréquents qu'ils ont pu définir l'exercice. 

Conclusion

Les précédentes analyses des déclarations d'Emmanuel Macron devant le Congrès (3 juillet 2017) et d'Edouard Philippe devant l'Assemblée nationale (4 juillet 2017) nous avaient laissés interrogatifs. Si le discours d'E.Macron pouvait, sous certains aspects, se rapprocher de la gauche sociale-libérale des années 1980-1990, E.Philippe se plaçait clairement dans la continuité des années 2010 et était plutôt marqué à droite. Notre question était alors de voir si, dès l'élection, on était dans dans une cohabitation hasardeuse et notre conclusion ("F.Fillon n'a pas atteint l'Elysée, mais son discours est de retour à Matignon") nous avait valu quelques critiques. Force est de constater qu'il n'y a pas eu de vraie tension, digne d'une cohabitation, et que le couple exécutif donne volontiers des signes de relative sérénité. La référence très fréquente du Premier ministre au Président tendrait ici à le confirmer.

Mais le contexte général n'est pas aussi calme et tranquille que les relations Elysée-Matignon: un mouvement de société inédit (des Gilets jaunes au "Grand débat"), des fronts sociaux plus disparates, un relatif échec électoral mais qui provoque un ralliement de plus en plus massif des partisans de la droite traditionnelle à la politique gouvernementale, tandis que la gauche peine à se remettre de ses divisions et à présenter une alternative crédible... 

La Déclaration de politique générale d'E.Philippe se devait donc de marquer une étape et on l'attendait comme lancement de "l'Acte 2" de la Présidence Macron. Il ressort de la statistique textuelle que, si l'orientation générale reste résolument à droite, l'accent sera mis sur la transition écologique avec un symbole fort: le plastique. Il est intéressant de noter qu'une précédente Déclaration de politique générale avait été marquée par un discours écologique, celle d'Edith Cresson (1991): "je veux réconcilier l'économie et l'écologie, l'industrie et le respect de l'environnement". C'était l'une des seules DPG à accorder une place centrale à "l'environnement", à en travailler les conditions économiques et en mobilisant l'Europe. On aurait pu imaginer qu'un discours volontariste sur l'écologie aurait pu s'en rapprocher. Ce n'est pas le cas et les références sont ailleurs.

La notion de "dépassement" est souvent utilisée pour appeler les uns et les autres, élus et citoyens, à accepter le programme défini par le Président et le Gouvernement, ainsi que les projets de loi en préparation. Les mouvements sociaux sont éventuellement évoqués, mais pour évoquer les "peurs" exprimées (notamment dans un Grand débat qui n'est dû qu'à l'initiative du Président et du Gouvernement) et appeler à leur "dépassement".

On a donc affaire à un discours d'engagement politique qui demande et obtient un vote de confiance de la part de la majorité de parlementaires en mentionnant significativement moins que la moyenne des Premiers ministres la France et la société, les valeurs de liberté ou de solidarité, en évitant un vocabulaire économique (croissance, entreprise, marché, déficit, crise) et social (emploi, jeune), et qui fait l'impasse sur l'Europe.

On annonce un discours du Président à l'automne.

 

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