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Le "grand oral" des Premiers ministres de la Vè République (Pascal Marchand)

La Déclaration de politique générale est une forme de rituel, bien sûr, prévu par la Constitution de la Vème République (articles 49-1 et 49-2). Mais au-delà du décorum, c’est le moment qui permet d’asseoir publiquement le Premier ministre dans ses fonctions. L'analyse de ces Déclarations depuis 1959 peut-elle nous renseigner sur l'évolution de la communication politique?

De quoi parle-t-on ?

Dans un régime présidentiel comme le nôtre, la place du Premier ministre repose sur la volonté exclusive du Chef de l’Etat qui l’a nommé pour appliquer une ligne politique et faire face aux parlementaires. On a donc affaire à une prérogative particulière du Premier ministre, le moment où il se pose en chef du gouvernement et de la majorité. On se souvient d’ailleurs de la représentation particulière que Nicolas Sarkozy se faisait de la place du Premier ministre, d’abord lorsqu’il décidait, quelques jours avant la déclaration de politique générale de François Fillon, de prononcer devant les parlementaires de la majorité un discours solennel de « feuille de route », ensuite lorsqu’il provoquait une modification de la Constitution pour permettre au Président de s’adresser aux parlementaires réunis en Congrès.

Les commentateurs, politiques ou médiatiques, reconnaissent dans cette déclaration un moment fort de la vie politique. Le premier ministre y développe une analyse de la situation du pays, une vision, sinon un programme, pour faire face aux difficultés qu’il rencontre, une stratégie de cohésion de sa majorité et de distinction vis-à-vis de ses adversaires, tout en visant à l’unité symbolique des Français. On cherche dans ces discours les traces, plus ou moins explicites, des engagements du Premier ministre pour le temps, plus ou moins incertain, où il aura à présider aux destinées du pays. Ce type d’analyses est sans doute nécessaire à l’animation de la vie politique. Mais elles sont condamnées à une durée de vie relativement brève. De fait, les analyses et les promesses, outre ce qu’elles valent, ne constituent pas vraiment la matière première de la médiatisation politique. On se souviendra davantage de certains effets de communication, de certaines formules soigneusement élaborées, que des propositions économiques et sociales. Et il faut reconnaître que les réactions partisanes à la déclaration de politique générale sont souvent plus attendues, et du moins plus traitées par les médias audiovisuels, que le discours lui-même.

Alors, pourquoi étudier ces déclarations ?

Certainement pas pour découvrir quoi que ce soit de la personnalité du Premier ministre. Il s'agit avant tout d'un exercice de communication et les Premiers ministres ne négligent rien, et consultent beaucoup pour écrire leur Déclaration. Si l’homme prononce le discours, son contenu est le résultat d’analyses, par leurs plumes et conseillers, sur ce qu’il possible et souhaitable de dire, sur la façon dont il est préférable de le dire, sur ce qu’il vaut mieux ne pas dire… De telles décisions sont à rechercher dans le contexte. L’histoire de la Vè République est une succession des thématiques considérées comme importantes à un moment donné. Mais ce moment définit aussi des modes d’expression considéré(e)s comme efficaces. Et les rapports entre les groupes définissent également des styles considérés comme adaptés.

Le corpus

De Michel Debré (1959) à Manuel Valls (2014), il y a 39 déclarations de politique générale (au titre des articles 49-1 et 49-2). Cela représente un volume de 251.551 mots représentant un lexique de 7619 mots différents (dont 2728 hapax).

Une déclaration comporte en moyenne 6450 mots, avec de grosses disparités selon les Premiers ministres et les contextes.

Nous allons chercher à comparer ces 39 déclarations sur la base du vocabulaire au moyen de l'une des plus anciennes méthodes utilisées en textométrie: l'analyse des correspondances (inventée par Jean-paul Benzécri dans les années 1960 à L'ECole Normale Supérieure de Saint-Cloud, pour étudier les distributions textuelles).

Les résultats

Le premier graphique rapporte la distribution du vocabulaire selon les ministres:

Ministres_row.png

Le deuxième graphique rapporte la distribution des ministres selon le vocabulaire:

Ministres_col.png

Que peut-on en dire?

Une analyse très précise de ce corpus (du moins jusqu'en 2007) a été proposée dans l'ouvrage "Le grand oral. Les discours de politique générale de la Ve République" (Pascal Marchand, De Boeck / INA, 2007). On peut en résumer les grandes lignes.

Depuis 1959, on peut décrire trois grandes phases :

  • Dans les années 1960-1970, on assumait un débat idéologique entre des positions doctrinaires, des façons alternatives de voir le monde.
  • Dans les années 1980-1990, le vocabulaire technique envahissait l’Assemblée nationale et le débat opposait des solutions gestionnaires différentes.
  • Depuis la fin des années 1990, il ne s’agit plus de s’attacher ou s’opposer à une vision ou à une gestion, mais d’incarner, mieux que les adversaires, des symboles, voire des valeurs morales et très consensuelles.


Il est très rare qu’un Premier ministre sorte du discours dominant dans l’une de ces phases.

A l’intérieur de ces phases, on distingue également des périodes de forte popularité du Premier ministre (souvent après une élection victorieuse), dans lesquelles il aura tendance à développer un discours de programme (avec beaucoup de noms et d’adjectifs), et des périodes de faible popularité (souvent en milieu ou fin de quinquennat), qui l’encouragent à adopter un style plus relationnel, marquant bien les alliances et les oppositions partisanes (et à grand renfort de pronoms personnels et d’adverbes).

La déclaration de politique générale est donc un exercice qui porte la marque de l'époque avec les thématiques qu'elle expose, et du contexte politico-médiatique avec les tensions qu'elle impose.

Pour en savoir plus:

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