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Le "nouveau" plan pour prévenir la radicalisation est-il sécuritaire ?

Y a-t-il un lien entre les commissions d'enquêtes parlementaires et les projets gouvernementaux? D'un côté, l'Assemblée et le Sénat enquêtent à la suite des attentats, auditionnent des experts, des acteurs et des témoins et produisent des rapports. D'un autre côté, le gouvernement produit un plan de prévention de la radicalisation. Personne ne peut imaginer que le Gouvernement produise un Plan sur la radicalisation sans avoir en tête les rapports que le Parlement a produit sur la radicalisation. Quelles relations peut-on établir entre les deux productions?

 

Dans un article récent (1), nous avons analysé cinq rapports de commissions d'enquêtes de l'Assemblée nationale et du Sénat consécutives aux attentats en France. 

Le 23 février 2018, la publication du nouveau plan national de prévention de la radicalisation dévoilait 60 mesures sous le titre "Prévenir Pour Protéger".

La comparaison des deux productions est tentante, mais pose un certain nombre de problèmes méthodologiques.

Les commissions parlementaires

Ce corpus comprend cinq rapports (avec les auditions) de l'Assemblée nationale (mai 2013, juin 2015, juillet 2016) et du Sénat (avril 2015, février 2017). Il représente 1 086 824 occurrences correspondant à 28 418 formes lexicales (16 794 après reconnaissance et lemmatisation, dont 15 336 formes actives). Conformément à la méthode Reinert (1983, 1990), il est ensuite découpé en 31 612 segments de texte (34,4 formes par segment en moyenne) et analysé par classification descendante hiérarchique (CDH).

Une première analyse a permis de définir six grands thèmes: l’intervention de la sécurité publique et des secours lors des attentats; la "radicalisation islamiste"; la réponse législative; la gestion de la commission elle-même; les problématiques spécifiques au renseignement et à l’univers pénitentiaire. Pour approfondir la fabrique parlementaire du discours sur la "radicalisation", nous nous sommes concentrés sur la classe "radicalisation islamiste", dont nous avons extrait les segments pour constituer un sous-corpus et l'analyser selon la même méthode. Le graphe ci-dessous (analyse de similitudes) illustre les réseaux lexicaux de ce sous-corpus.

Analyse de similitude du lexique de la classe 2 ("radicalisation")

Après une nouvelle classification lexicale (CDH selon Reinert, à retrouver plus précisément dans l'article cité en note de fin de ce texte), deux grands groupes thématiques émergent :
- la question religieuse (trois classes) et ses rapports à la République, à l’extrémisme islamiste et à la gestion de la diffusion de l’Islam en général
- les individus (quatre classes) dans des trajectoires qui impliquent la prison, Internet, la quête djihadiste des jeunes et le passage à l’acte terroriste.

Après avoir décrit ces sept classes thématiques, on notait que les différentes flexions du lemme "radical", mais également des formes liées à la "déradicalisation", se trouvaient très significativement présentes dans la classe 7, celle de la prison. L'environnement lexical de la "radicalisation" était donc significativement lié au vocabulaire carcéral et revêtait une tonalité particulièrement sécuritaire.

On observait enfin une différence très importante entre les locuteurs qui investissaient ces différentes thématiques. Une opposition apparaît clairement entre les discours d’acteurs  (police, justice, renseignement, secours) et les discours d’experts. Les acteurs, témoins et victimes sont auditionnés pour définir des responsabilités sur les dysfonctionnements réels ou supposés dans la gestion des attentats. Il s’agit donc d’une réaction immédiate et évaluative à l’événement. Les experts sont davantage convoqués pour leur capacité à inscrire l’événement dans une histoire, un contexte et des dynamiques humaines et sociales, mais ils sont plus souvent convoqués pour leurs compétences sur l'Islam que pour définir les processus humains et sociaux conduisant à la violence radicalisée.

Le plan de prévention de la radicalisation

La comparaison des deux corpus

Dans un premier temps, on peut se contenter d'ajouter les quelques pages du Plan de prévention de la radicalisation au corpus des Rapports parlementaires et de refaire une classification lexicale. Mais les résultats sont décevants: les différences de taille et de genre amènent les analyses à distinguer très fortement le Plan de prévention de la radicalisation du reste du corpus. 

Nous avons donc recherché les termes les plus significatifs du Plan de prévention de la radicalisation par rapport aux autres textes.Ces formes significatives sont: prévention, territorial, radicalisation, évaluation, santé, cpraf, renforcer, national, développer, local, cipdr, ministère, acteur, charger, mobiliser, collectivité, contrôle, sportif, sport, cadre, entreprise, référent, contrat, niveau, sécurité, plan, dispositif, formation, détection, préfet, signalement, accompagnement, européen, justice, groupement, public, retour, coordination, mobilisation, professionnel, suivre, lien.

Nous avons rassemblé ces formes dans un Type Généralisé (Tgen), que nous avons "projeté" sur les sept classes thématiques du corpus précédent ("la radicalisation" dans les commissions parlementaires), comme le montre le graphique suivant: 

Projection du Tgen "Plan" sur les classes "Commissions parlementaires"

Il apparaît clairement que le vocabulaire spécifique du Plan de prévention de la radicalisation est très significativement corrélé avec la classe 7, celle de la politique sécuritaire et carcérale, davantage investie par les syndicats et les synthèses des commissions. En revanche, il ne s'accorde pas avec les classes 1 et 2, qui sont celles du rapport à la République et aux processus conduisant au djihadisme, et qui sont aussi celles du discours des experts.

Le Gouvernement, qui a évidemment connaissance des rapports parlementaires, n'en a donc retenu que le lexique le plus sécuritaire.

La structure du Plan de prévention de la radicalisation

Bien que d'une taille très réduite, le texte lui-même peut être analysé par la même méthode de classification lexicale (CDH, Reinert) qui livre le dendrogramme suivant: 

 CDH du Plan de prévention contre la radicalisation

La classe 1 reprend les thématiques d'Internet: coopération avec les acteurs de l'Internet, recherche sur les processus d'enfermement algorithmique, outils pour sortir de l'exposition aux contenus et promotion de contre-discours. Malgré la méfiance des experts sur ce point, Internet apparaît toujours aux politiques comme le Chemin de Damas. Il ne manque pourtant pas de travaux qui montrent que l'Internet est, au mieux, un accompagnement de la radicalisation, rarement une cause (des différences doivent être faites, par exemple entre filles et garçons).

Les classes 3 et 4 concernent le suivi et la prise en charge des détenus et publics sous main de justice, et des personnes de retour de zones d'opérations de groupements terroristes. Il est intéressant de noter que les vocabulaires sont proches dans les deux cas et que c'est la santé mentale des "radicalisés" et leur nécessaire mise en quarantaine qui font le lien. 

Les classes 2, 5 et 6 concernent la mobilisation des services de l'Etat (sous le pilotage du préfet, améliorer la fluidité de la transmission de l'information avec le maire et l'inspection académique), mais aussi des professionnels essentiellement de la santé mentale pour encourager la généralisation des bonnes pratiques, et également des éducateurs du monde sportif (disciplines à risque), travailleurs sociaux... Il s'agit également de former les policiers et gendarmes (kits de formation mis à disposition par le SG CIPDR) exerçant déjà des missions de prévention et de proximité auprès des établissements scolaires pour améliorer les actions de prévention de la radicalisation et la détection des indicateurs de basculement

L'action de l'Etat peut donc se résumer, d'une part à contrôler l'Internet, et d'autre part à  identifier, isoler et soigner les radicalisés (la mesure 56 est pointée par l'analyse comme la plus significative) en impliquant (et en armant) les acteurs susceptibles d'être mis en présence de ces individus.

Fluidifier ou co-construire?

Dès la sortie de ce Plan de prévention de la radicalisation, le sociologue Farhad Khosrokavar a très vite estimé qu'il était «trop répressif pour être efficace». Notre analyse textométrique du Plan lui donne donc raison, au moins sur le diagnostic répressif. Même si le mot fluidifier est préféré dans le Plan. Ainsi, la tâche de l'Education nationale sera de diffuser des guides et de fluidifier la détection dans les divers établissements scolaires.

Et la recherche? Elle n'est pas absente du Plan, mais c'est une présence apparemment acquise de haute lutte... On notera tout d'abord qu'il s'agira de développer la sensibilisation des personnels des structures d'enseignement supérieur et de recherche au phénomène de radicalisation, et de mettre à leur disposition des outils et formations pour faciliter la détection et le signalement des situations de radicalisation (extraits significatifs de la classe 5). Les chercheurs, qui ont parfois des années (ou dizaines d'années) d'expérience de ces questions, ne sont donc pas destinés à la compréhension des processus de radicalisation, mais doivent se former et appliquer des outils élaborés par le SG CIPDR sans que l'on sache très bien qui va effectivement être à la manoeuvre et comment.  

Rappelons que l'évaluation de l'opération CNRS "Attentats-Recherche" reconnaissait que "Toutes les disciplines se sont mobilisées, en premier lieu les sciences humaines et sociales, bien sûr, mais aussi la chimie, l'informatique, les mathématiques et la biologie". Cette connaissance-là a-t-elle été mobilisée pour penser ce Plan?

Certes, plus personne ne veut parler de "déradicalisation": le mot est absent du Plan. Mais tout le monde ne pense qu'à ça: on parle dans le Plan de "désengagement" (et je ne développerai pas ici l'ineptie du concept). Quand on répète à l'envi qu'il faut intervenir « avant de passer le pont et après avoir passé le pont », de quoi et de qui parle-t-on? En réponse, le Plan propose d'organiser des États généraux de la recherche et de la clinique en psychologie et en psychiatrie sur la radicalisation et favoriser la diffusion des bonnes pratiques. Soyons clair: on parle de la rencontre de la folie avec l'Islam, alors que la littérature scientifique internationale démontre l'inefficacité de ce modèle de pensée (mais est-elle connue des auteur-e-s du Plan?)

On peut donc imaginer un autre plan qui reposerait sur un autre mot: co-construire. C'est ce que nous avons initié au travers de la plateforme d'expertise "Radicalités et régulations" au sein de la MSHS-Toulouse.

Plutôt qu'une focalisation sur la santé mentale, nous proposons une approche interdisciplinaire donnant une large part aux processus humains et sociaux conduisant à la violence, et intégrant les parcours individuels, les interactions locales, les identités exclusives, les idéologies (qui ne se limitent pas à la religion et, à fortiori, à l'Islam)... 

Plutôt qu'une incitation à candidater sur des programmes européens d'excellence extrêmement sélectifs, qui mobilisent un temps de chercheurs considérable et qui ne valorisent que la constitution de réseaux internationaux et/ou la production académique (Top-Down), on propose de nouer des relations entre les chercheurs et les acteurs et décideurs de terrain, pour comprendre leur demande et produire, ensemble, une connaissance utile (Bottom-Up). 

L'école, l'université, les acteurs de la sécurité publique comme de l'éducation, les collectivités locales et les associations... ont peut-être une autre mission que de fluidifier la répression: celle d'intervenir sur les racines du problème, chacun avec ses compétences et ses prérogatives, mais en concertation. Nous pensons que l'université peut être le lieu d'échange entre ces acteurs qui ne se rencontrent pas et d'élaboration d'autres (bonnes) pratiques de prévention des (diverses) radicalités.

De telles considérations ont déjà été évaluées comme "tarte à la crème", "utopie", "angélisme" et même "complicité objective avec le terrorisme". Mais on répétera inlassablement que chercher à comprendre n'est pas commencer à excuser. C'est se donner les moyens d'une action en profondeur, utile et efficace, sans doute moins visible médiatiquement et moins conforme aux calendriers électoraux. 

 


(1) Pascal Marchand, « La fabrique parlementaire du discours sur la “radicalisation” : politiques, acteurs, experts », dans Nicolas Baygert, Esther Durin, Élise Maas et Loïc Nicolas (dir.), Communiquer (sur) la radicalité – Les Cahiers PROTAGORAS, n° 4, octobre-décembre 2017, p. 30-46.

 

 

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